7 secondes pour se souvenir
On raconte que dans certaines rues de la ville, à certaines heures, le temps se plie comme une feuille qu’on froisse. Personne n’y prête vraiment attention — sauf Julien.
Il se souvenait encore du premier soir où il avait vu l’homme au manteau gris. C’était en 2018, un mardi de novembre, et la pluie tombait en fines aiguilles. L’homme lui avait tendu une petite montre à gousset, rouillée sur les bords, et avait murmuré :— Sept secondes. C’est tout ce que je peux vous prendre.
Julien avait ri, croyant à une plaisanterie. Mais quand il avait accepté, il avait senti un vide étrange, comme si un fil invisible avait été tiré de sa mémoire. Ce n’était pas douloureux, juste… creux.
Trois ans plus tard, en 2021, Julien se réveilla avec un souvenir qui n’était pas le sien : un après-midi d’été dans un champ de tournesols, une femme aux cheveux noirs qui riait en courant vers lui. Il n’avait jamais vu ce champ, ni cette femme. Pourtant, il savait que son rire sonnait comme une cloche de verre.
Il comprit alors que l’homme au manteau gris ne se contentait pas de prendre des secondes : il les échangeait. Quelqu’un, quelque part, avait perdu ce moment, et lui l’avait gagné.
En 2019, un an après leur première rencontre, Julien avait recroisé l’homme dans un café désert. La pluie battait contre les vitres, et l’odeur du café brûlé emplissait l’air.— Vous avez l’air de regretter, avait dit l’homme.Julien avait haussé les épaules.— Je ne sais même pas ce que j’ai perdu.— C’est ça, le problème. On ne regrette jamais ce qu’on oublie… jusqu’à ce qu’on se souvienne de l’avoir oublié.
En 2024, Julien se surprit à chercher la femme aux cheveux noirs dans la foule, comme si elle pouvait surgir à chaque coin de rue. Il ne savait pas pourquoi ce souvenir volé le hantait plus que les autres. Peut-être parce qu’il sentait qu’il lui appartenait, d’une manière ou d’une autre.
Et puis, un soir de janvier 2026, il la vit. Dans une petite librairie de quartier, penchée sur un livre, ses cheveux noirs tombant en cascade. Il s’approcha, le cœur battant, mais elle leva les yeux avec un air étranger.— On se connaît ? demanda-t-elle.Julien hésita. Il aurait pu lui dire la vérité, parler de l’homme au manteau gris, des secondes échangées, des souvenirs qui ne sont pas les nôtres. Mais il se contenta de sourire.— Peut-être dans une autre vie.
En sortant, la pluie commença à tomber. Julien leva les yeux vers le ciel, cherchant la silhouette familière du manteau gris. Mais la rue était vide.
Il comprit alors que certaines secondes, même volées, finissent par nous appartenir. Et que la nostalgie n’est peut-être rien d’autre que le souvenir d’un instant qu’on n’a jamais vraiment vécu.