
Présidentielle 2027 : comment achever la France avec l’IA
Il faut partir d’une hypothèse : l’intelligence artificielle sera au travail intellectuel ce que la machine à vapeur fut au travail manuel. Pas un logiciel de plus, mais une technologie générale capable d’augmenter brutalement ce qu’un individu peut produire.
Si cette hypothèse est juste, nous entrons dans une nouvelle révolution industrielle, avec ses gains de productivité, ses fortunes nouvelles, ses métiers détruits et ses crises de transition.
Cela devrait faire de l’IA l’un des grands sujets de la présidentielle de 2027. C’est précisément ce qui m’inquiète.
La France aborde cette révolution avec du retard et quelques-unes des meilleures machines institutionnelles à perdre : des hauts fonctionnaires qui pensent d’abord réglementation, des groupes d’intérêt qui défendent leurs rentes, des élus qui veulent bien du progrès dans la commune voisine, une école lente à changer et une culture sociale qui considère trop souvent toute restructuration comme suspecte.
La campagne de 2027 pourrait devenir un remarquable concours d’idées suicidaires.
Sabotage n°1 : chasser les data centers
L’IA a besoin de data centers, d’électricité, de foncier et de raccordements. La France dispose justement d’un avantage précieux : une électricité largement décarbonée grâce au nucléaire.
Nous sommes parfaitement capables de le gâcher.
On peut annoncer à Paris des dizaines de milliards d’investissements dans l’IA, puis expliquer sur le terrain qu’un data center consomme de l’eau, artificialise quelques hectares, nécessite une ligne électrique ou contrarie un règlement local. Ajoutons le zéro artificialisation nette, les procédures environnementales, les recours et notre remarquable industrie nationale du NIMBY, et l’ambition présidentielle peut vite devenir un parcours administratif.
Puis nous utiliserons quand même l’IA.
Simplement, le calcul sera effectué à Francfort, Dublin ou dans l’Ohio. Nous aurons perdu les investissements, les emplois, les recettes fiscales et une partie de notre souveraineté, sans supprimer la consommation d’énergie correspondante.
Nous connaissons déjà cette spécialité : refuser chez nous une production jugée impure, puis importer tranquillement son résultat, nous appliquons déjà la méthode avec précision dans l’énergie et l’agriculture. Il serait dommage que le numérique y échappe.
Sabotage n°2 : réglementer jusqu’à l’impuissance
Une IA générative produit des probabilités. Avec assez d’obstination et des prompts construits pour contourner ses protections, on pourra toujours lui arracher une réponse scandaleuse, en publier la capture d’écran et réclamer une nouvelle réglementation.
La mécanique française est facile à imaginer : commission parlementaire, autorité indépendante, obligations de conformité, sanctions, rapports et formulaires.
Un haut fonctionnaire français confronté à une technologie nouvelle semble parfois animé d’un principe simple : si elle bouge encore, c’est qu’elle n’est pas assez réglementée.
Or la réglementation lourde ne tue pas d’abord Google ou Microsoft. Ils peuvent recruter deux cents juristes supplémentaires. Elle tue la start-up qui n’en a que vingt salariés.
Nous pourrions ainsi adopter, pour nous protéger des géants américains, des règles que seuls les géants américains auront les moyens de respecter.
Et si proposer les meilleurs modèles devient juridiquement trop risqué en Europe, nos ingénieurs, médecins, avocats ou entrepreneurs travailleront tout simplement avec de moins bons outils que leurs concurrents.
Mais parfaitement conformes.
Sabotage n°3 : interdire aux machines d’apprendre
Le droit d’auteur sera un autre champ de bataille. Il est évidemment légitime d’empêcher quelqu’un de reproduire et vendre l’œuvre d’un autre. Mais entraîner une IA pose une question différente : une machine a-t-elle le droit de lire une œuvre pour apprendre à partir d’elle ?
Une partie du monde cherchera des compromis pragmatiques. La France peut choisir de transformer progressivement le droit d’auteur en droit d’interdire aux machines d’apprendre.
Notre politique culturelle dispose pour cela d’un écosystème très efficace d’institutions, de sociétés de gestion, d’artistes subventionnés et de professionnels particulièrement bien entraînés à présenter leur intérêt économique comme celui de la civilisation tout entière.
Ils seront généralement mieux introduits dans les ministères que l’entrepreneur inconnu qui essaie de construire l’industrie de demain.
Nous pourrons donc protéger admirablement la création française contre les modèles français, pendant que les modèles étrangers apprendront ailleurs.
Puis nous achèterons ces modèles étrangers, ou, encore pire, nous les interdirons, et ne donnerons que des outils de seconde zone à nos entreprises et nos artisans.
Sabotage n°4 : invoquer le modèle souverain comme une amulette
Face à la dépendance américaine apparaîtra naturellement le mot magique : souveraineté.
Le problème existe. Dépendre entièrement de quelques sociétés étrangères pour une technologie aussi stratégique serait imprudent. Mais cela ne signifie pas que l’État doit nécessairement financer son clone national de ChatGPT.
L’IA repose sur toute une chaîne : énergie, puces, data centers, cloud, modèles, logiciels et usages. Nous ne serons pas souverains partout. Il faut choisir ce qu’il est réellement stratégique et réaliste de maîtriser.
Notre histoire industrielle possède déjà un joli cimetière de projets destinés à reproduire avec quelques années de retard un succès étranger, généralement accompagnés d’un consortium, d’un acronyme, de plusieurs ministres et d’un budget public conséquent.
« Souverain » n’est pas un modèle économique.
Surtout, le modèle tricolore ne doit pas devenir l’alibi permettant d’oublier l’essentiel : l’adoption. Dix millions de Français travaillant efficacement avec les meilleurs modèles du monde valent probablement davantage qu’un chatbot national médiocre présenté fièrement lors d’une conférence de presse, et dont la principale qualité est d’avoir été financé avec de l’argent public et d’être dirigé par le neveu d’un ministre.
Sabotage n°5 : enseigner le monde d’hier
En 2000, j’ai été formé au réseau téléphonique commuté, alors que la technologie n’avait plus aucun avenir. Un système de formation lent peut enseigner très sérieusement quelque chose au moment où le monde est déjà en train de le remplacer.
Avec l’IA, le décalage risque d’être beaucoup plus rapide. Certaines compétences peuvent perdre une grande partie de leur valeur en quelques années, tandis que modifier un programme, un diplôme ou un concours français reste une aventure administrative dont le calendrier sera rythmé par les changements de ministre.
L’Éducation nationale risque en plus de gaspiller une énergie considérable à essayer de faire sortir l’IA des salles de classe : détecter les devoirs écrits par ChatGPT, interdire les usages, réinventer la dissertation surveillée.
Pendant ce temps, elle pourrait passer à côté de l’essentiel.
L’IA peut donner à chaque enfant quelque chose autrefois réservé aux familles riches : un professeur particulier disponible en permanence, capable de reprendre une notion dix fois, d’essayer une autre explication, de fabriquer instantanément un exercice adapté et de repérer exactement ce que l’élève n’a pas compris.
Et nous sommes tout à fait capables d’en faire un petit module optionnel au fond d’une plateforme pédagogique.
Car le mettre réellement au centre supposerait aussi une blessure narcissique : admettre que la valeur d’un professeur ne tient pas au fait de fabriquer lui-même chaque cours, chaque fiche et chaque exercice. Son rôle pourrait devenir davantage celui qui fixe les objectifs, contrôle les acquis, motive, organise le collectif et apporte la relation humaine.
Cela suppose de renoncer à une part du bricolage artisanal érigé en noblesse professionnelle.
Il serait malheureusement très français de protéger longtemps le cours médiocre fabriqué à la main, pendant que d’autres pays donneront à chaque élève l’équivalent d’un excellent professeur particulier.
Sabotage n°6 : protéger les postes jusqu’à perdre les entreprises
L’IA transformera probablement beaucoup de métiers de cols blancs : administration, comptabilité, droit, informatique, conseil, traduction, graphisme, fonctions support.
La réaction française sera prévisible : empêcher les suppressions de postes.
Mais une entreprise doit parfois supprimer des emplois alors qu’elle gagne encore de l’argent, précisément pour continuer à en gagner dans cinq ans. C’est ce que comprend mal une partie de notre culture sociale, notamment un syndicalisme encore marqué par une grille marxiste où une restructuration profitable est spontanément suspecte : si l’entreprise ne perd pas encore d’argent, pourquoi supprimer des emplois ?
Parce qu’après, il est parfois trop tard.
Imaginons qu’une banque américaine automatise massivement ses fonctions support, baisse ses coûts et améliore son service. Si sa concurrente française doit conserver pendant cinq ans son ancienne organisation parce qu’une restructuration est politiquement et juridiquement presque impossible tant qu’elle reste bénéficiaire, elle finira simplement plus chère et moins bonne.
Elle perdra alors des clients, puis des parts de marché.
Le même risque existe pour l’aéronautique. Nos grands constructeurs peuvent être extrêmement performants aujourd’hui et néanmoins perdre demain face à une chaîne industrielle étrangère qui utilise mieux l’IA dans la conception, les achats, la documentation, la maintenance ou les fonctions administratives.
À ce stade, on ne protège plus quelques emplois. On met en danger toute une filière.
Et lorsqu’une filière disparaît, elle emporte ses bureaux d’études, ses sous-traitants, ses ingénieurs et un savoir-faire construit pendant des décennies. Tout cela se détruit beaucoup plus vite que cela ne se reconstruit.
La bonne doctrine devrait donc être l’inverse de la nôtre : moins protéger les emplois, mieux protéger les personnes.
Une entreprise doit pouvoir se transformer avant d’être malade. Celui qui perd son emploi doit pouvoir vivre quelques mois correctement, acquérir vite une compétence utile et retrouver une activité sans passer un an et demi entre formulaires, chômage et séminaire PowerPoint sur son « projet professionnel ».
C’est la logique de la flexisécurité. Elle est probablement politiquement toxique en France. Elle n’en sera pas moins nécessaire.
Sinon nous risquons de cumuler le pire : empêcher les restructurations lorsqu’elles pourraient sauver l’entreprise, puis payer très cher le chômage lorsque l’entreprise aura finalement perdu ses marchés.
Sabotage n°7 : arriver sans argent
Une révolution industrielle n’est jamais socialement indolore. Même si l’IA augmente énormément la richesse à long terme, elle peut provoquer entre-temps faillites, reconversions et pertes brutales de revenus.
C’est précisément le moment où disposer d’un État financièrement solide serait utile.
Nous arrivons avec une dette énorme, des déficits chroniques et des dépenses tellement rigides que quelques milliards d’économies suffisent déjà à provoquer une crise politique.
Voilà une raison supplémentaire de remettre rapidement les finances publiques en ordre.
Non parce que nous savons exactement ce que fera l’IA. Parce que nous n’en savons rien.
Si des centaines de milliers de cols blancs ont brutalement besoin d’une transition professionnelle, ce sera un mauvais moment pour découvrir que nous avons dépensé depuis trente ans toute notre capacité à amortir les crises.
Nous avons déjà pris du retard
La France n’aborde pas cette révolution depuis la pole position.
Nous avons déjà pris du retard face aux États-Unis, la Chine, et d’autres pays, et nous traînons des handicaps lourds : fiscalité élevée, finances publiques délabrées, bureaucratie lente, marché du travail rigide et culture politique méfiante devant la destruction créatrice.
Nous pouvons encore aggraver considérablement la situation.
Chasser les data centers. Réglementer les meilleurs modèles jusqu’à nous en priver. Transformer le droit d’auteur en barrière technologique. Financer un champion national en retard. Laisser l’école enseigner le monde précédent. Empêcher nos entreprises de se restructurer jusqu’à ce qu’elles perdent leurs marchés. Puis découvrir que l’État n’a plus d’argent pour accompagner les victimes.
La présidentielle de 2027 devrait donc poser une question brutale : comment empêcher la France de décrocher définitivement pendant la révolution de l’IA ?
Je crains plutôt une compétition pour savoir qui nous protégera le mieux contre les data centers, les licenciements, les modèles étrangers, la transformation de l’école et, finalement, contre l’économie qui est en train de naître.
Nous sommes déjà blessés.
Il faudrait éviter que 2027 soit l’année où nous décidons de nous achever nous-mêmes. Je ne suis pas optimiste.
Cet article a également été publié sur le Substack Soyons Sérieux, que je vous engage à rejoindre.