Vive la chaleur
Apologie de la canicule.
Y’a un mec en slip dans mon train. Des gens en maillot de bain ou torse nu en plein Paris. Des baignades, des batailles d’eau, des chaises Décathlon sorties sur les trottoirs, des barbecues sauvages, des camions de pompiers à tous les coins de rue.
J’arrive pas à savoir si ça ressemble à mes vacances à São Paulo, à une Fête de la musique qui refuse de se terminer, ou aux prémices de la fin du monde dans la joie et la bonne humeur.
Je me lève à 5h30 et je vais au travail à la fraîche (26 °C). Je m’occupe de patients déshydratés, noyés, ou qui sont restés trop longtemps dans leur bain. Y’a un petit arrière-goût de février 2020.
Je vais à l’hôpital à pied. Je croise les travailleuses et travailleurs du matin qui, comme moi, n’ont pas fermé l’œil. On se traîne, écrasés par la fatigue, l’humidité et la chaleur accumulées depuis des jours. Et pourtant… il fait bon vivre.
Au travail, faudra pas trop m’en demander. Plan blanc ou pas, y’a une autre ambiance. Tout le monde râle, mais personne n’est vraiment de mauvaise humeur. Ça sent les vacances, une parenthèse bizarre hors du temps. Un événement exceptionnel qui nous donne enfin toutes les excuses du monde pour ne pas avancer sur les dossiers qui nous emmerdent. C'est les vacances merde. Y'a la canicule ne me demandez rien.
Moi, j’ai du rocksteady dans les oreilles. J’ai l’impression qu’on est toutes et tous un peu sous weed. En plus, je suis en train de découvrir toute l’histoire du reggae, et c’est très à propos : je viens d’apprendre que le rocksteady est apparu pendant la canicule jamaïcaine de 1967, parce qu’il faisait trop chaud pour danser sur le rythme du ska. Alors on a ralenti le tempo. Une musique plus laid back pour survivre à la chaleur.
Je sais qu’on est nombreuses et nombreux à souffrir de cette période. J’ai même vu mes premiers morts.
Il fait chaud et les temps sont durs, morceau à écouter en lisant cette chronique: Time Tough de Toots and the Maytals
Je n’ai pas envie de dépolitiser le sujet. Vingt-trois ans après 2003, c’est un scandale qu’on en soit encore là. Je viens d’entendre le chef des urgences de Pompidou, également député LR, dénoncer le manque de solidarité de notre société qui laisse mourir les vieux. Comme si son camp n’avait pas passé quarante ans à démanteler tout ce qui fait une société : les services publics, le tissu social, le collectif… avant de venir nous faire la morale à titre individuel. Ce n'est pas la chaleur qui tue, c'est notre modèle de société.
Je ne me sens pas concerné.
Ça fait dix ans que je m’occupe des personnes âgées. C’est pas moi qui les laisse crever. Ce sont vos politiques. C’est elles qui ont transformé le métier de facteur en simple distributeur de courrier, alors qu’il jouait aussi un rôle contre l’isolement. C’est elles qui obligent des jeunes à vivre sous les toits dans des appartements qui deviennent des fours, loin de leur famille qui a peut-être une vieille maison de campagne construite à une époque où on privilégiait encore la qualité à la rentabilité. C’est elles qui rendent les vieux “inutiles”, les transforment en charges, puis les entassent dans des mouroirs dont les scandales s’enchaînent.
Je travaille dans un hôpital où tous les services ne sont toujours pas climatisés. On perfuse du sérum physiologique froid et on donne du paracétamol à des personnes vulnérables pour éviter que leur cerveau ne grille.
Mon but n’est pas non plus de dédramatiser. Le réchauffement climatique est un sujet central. Il ne se réglera pas avec des mesurettes, mais avec une véritable bifurcation de notre mode de production, et avec des adaptations concrètes.
Quoi qu’on pense d’Hidalgo, je me balade aujourd’hui dans Paris à 14 heures, sous 37 degrés. Avec les arbres plantés et les zones d’ombre créées ces dernières années, c’est devenu vivable. Plus que ça ne l’était il y a dix ans.
Moi, j’aime cette période. Ça va sûrement faire grincer des dents, et ça ressemblera peut-être à du développement personnel de supermarché, mais j’ai choisi d’en tirer le meilleur plutôt que de la subir. Une partie de notre rapport à la chaleur est psychologique, du moins quand on est jeune et en bonne santé. On s’habitue à tout.
Et ce qui nous arrive, il va falloir s’y habituer.
Parce que le prochain épisode - et il y en aura beaucoup d’autres - arrive dès juillet.
Si vous le pouvez, organisez-vous. Il existe plein de petites stratégies pour moins subir. Faites du réseau. Si vous avez un logement frais, invitez des gens. Si vous êtes coincés, que vous ne dormez plus, que vous n’avez nulle part où aller, que vous ne pouvez pas arrêter de travailler parce que la vie est devenue trop précaire, ou que vous avez des problèmes de santé qui rendent cette chaleur insupportable : force à vous.
N’hésitez pas à demander de l’aide.
En 2027, votez bien. Mettez fin à ce monde qui nous isole des autres et de la société, qui nous laisse seul face à une vie de plus en plus fragile, à vivre des épisodes de plus en plus éprouvants qui vont se généraliser année après année. Il est plus facile d'envisager la fin du monde que la fin du capitalisme, il faut que ça change.
Et venez vous baigner. Vous n’êtes pas trop vieux pour ça.