
Si tu fais de la rando dans les Pyrénées, tu remarqueras en consultant la carte que d’un côté de la frontière les noms de villes, chemins, rivières, lacs ou forêts sont dûment repertoriés en basque, aragonais, occitan et catalan, dans leur orthographes propres. Mais de l'autre côté…
La carte ci-dessous est une carte toponymique du Parc national d'Ordesa et du Mont-Perdu (2023), en Espagne. C'est un endroit célèbre, mais malheureusement un peu trop bondé de touristes.
Ce que tu ignores probablement, c'est que la langue parlée dans cette région, et plus généralement tout le long des Pyrénées du Pays Basque jusqu'en Catalogne, est depuis au moins mille ans, une langue romane appelée l'aragonais, aujourd'hui poussée au bord de l'extinction par l'espagnol. On estime qu’il ne reste plus que quelques milliers de locuteurs natifs.
Les noms de tout ce que tu vois dans ton app ou sur ta carte de l'IGN seront très probablement les versions espagnoles des vrais noms que leur donnent les habitants de la région. Ces noms espagnols sont assez modernes, des déformations des noms d’origines ou parfois de pures inventions, à commencer par le nom "Mont Perdu".
Ces dernières années, la Direction générale de la politique linguistique du gouvernement d'Aragon a financé la collecte et la publication des "véritables" toponymes aragonais, et ce sont ces noms-là que l'on retrouve de plus en plus souvent sur les cartes officielles. Par exemple, la carte en question (je remets le lien) se concentre sur une petite partie du parc (peut-être la plus célèbre), mais elle est une des nombreuses qui sont déjà parues ou sont à paraître, présentant des centaines de toponymes aragonais, des sommets aux cols, des rivières aux vallées, des lacs aux sources, des ermitages aux cascades, des grottes aux fermes.
Ce qu'on appellait "Monte Perdido" ou "Mont Perdu" s'appelle en réalité la Punta de Treserols. Les montagnes qu'on appellait "Picos de Astazou" sont Es Marmorers (Marmorés d'el Cul Chicot et Marmorés d'el Cul Gran). Le "Balcón de Pineta" est en réalité le Bolán de Marmores etc etc.
Voyons maintenant ce que propose l'IGN pour l'autre côté de la frontière, là où la langue traditionnelle est le gascon, présente elle aussi depuis au moins mille ans, bien avant le français.
C'est un chaos toponymique. On trouve des noms français mêlés à des noms occitans : "Ruisseau de Labassa, Cascade du Pla d'Ailhet, Port Neuf de Pinède". Le "Cirque d'Estaubé", s'il était écrit selon l'orthographe classique de l'occitan, s'appellerait "Ola d'Estaubèr". Parfois, le nom est tout simplement en français, par exemple "Les deux bornes". Parfois, c'est des noms occitans qui ont été francisés : "Hourquette" (Horqueta) ou "Héas" (Hears).
Jete un œil à "Tuquerouye", qui, bien évidemment, ne veut rien dire en français. En réalité, ce nom est identique en gascon et en aragonais, Tuca Arroja ou Tuca Roya, où "tuca" signifie sommet dans les deux langues. Le dernier élément est dérivé du latin "rubeus", qui a aussi donné le mot français "rouge". Et pourtant, sur cette même carte, on utilise le nom français "Pic Rouge de Pailla" pour désigner un autre sommet, ce qui trahit un certain manque de cohérence. Si l'on utilise un nom gascon pour l'un, il faudrait en utiliser un pour l'autre.
J'ai d'autres exemples.
Carte de l'IGN montrant les terres de Bagnères-de-Luchon d'un côté et le Val d'Aran de l'autre, plus précisément celles appartenant à la commune de Les. Du côté aranais, on ne voit que les noms aranais (occitans), parce que l’IGN (la France !) semble accepter la toponymie officielle en vigueur de l’autre côté de la frontière. Du côté français, on trouve soit des noms français soit des noms occitans qui ont été francisés, par exemple "Rocher de X", "Bois de X", "Fontaine de X", "Forêt domaniale de X", "Col de X" :
Puis compare ça avec le Nomenclator dera Val d’Aran (2019), réalisé en collaboration avec l’Institut Cartogràfic i Geològic de Catalunya (l’équivalent de l’IGN pour la Catalogne). Ce qui se trouve de l'autre côté de la frontière ne relève pas de leur compétence, donc les Aranais n'entrent pas trop dans les détails, mais on inclut certains toponymes du côté français dans l'orthographe classique. Par exemple, "Comalonga" (et non "Coumelongue"). Et de plus, on donne le nom occitan complet : "Bòsc de Comalonga" (et non "Bois de Coumelongue") ou "Còth dera Montanheta" (et non "Col de la Montagnette").
Mais ça ne suffit pas, il faut aussi étudier et publier la microtoponymie. Des générations de personnes ont travaillé ces terres, elles ont donné un nom à chaque élément géographique qui attirait leur attention, jusqu'au niveau des parcelles individuelles. C'est précisément ce que fait le Recuelh de Toponimia Menora dera Val d’Aran (2024). Il s'agit de détails qui ont peut-être déjà été consignés par le passé, mais d'autres n'ont pas été jugés suffisamment importants pour figurer sur une carte, et la seule façon de savoir comment s'appelle tel champ ou telle forêt est de parler aux gens. Par exemple, dans la même zone :