L'Océan Intérieur
Homme, miroir mouvant de l'abîme sans fond,
Tu te penches au bord de tes propres tempêtes,
Où la mer, sœur farouche aux cheveux de sel blond,
Déroule ses secrets comme on déroule un poème.
Tes vagues sont mes veines, tes marées mon sang,
Tes écueils mes remords, tes calmes mes prières.
Nous luttons côte à côte, éternels combattants,
Toi l'immense, moi l'infime, ô frères de colère.
J'ai vu, comme Rimbaud, le bateau ivre danser
Sur les dos des dragons d'écume phosphorescente,
Où le soleil mourant teinte d'or ensanglanté
Les horizons qui saignent d'une lumière ardente.
Mallarmé y cherchait l'azur fuyant, l'évasion,
Hugo y pleurait les noyés aux noms effacés,
Valéry y posait son regard de méditation
Sur le toit tranquille où midi brûle le passé.
Mais moi, je viens à toi sans voile et sans ancre,
Nu comme un albatros jeté sur le pont du monde.
Mes ailes de géant traînent dans l'encre
De tes profondeurs, où tout commence et tout se noie.
Océan, ô matrice des rêves et des morts,
Tu berces les conquistadors et les âmes perdues,
Tu gardes dans tes flancs les trésors et les torts,
Et tu chantes, rauque, la berceuse des déçus.
Quand le vent se lève et que l'écume explose,
Je sens en moi la houle qui brise mes murailles.
Alors je m'abandonne à ta danse grandiose,
Et je deviens, un instant, l'éternité qui saille.
Car la mer n'est pas hors de nous, elle est en nous,
Vaste, amère, infinie, terrible et maternelle.
Elle nous appelle, elle nous tue, elle nous sauve,
Et dans son sein salé, l'âme enfin se révèle.
Que tes lames me lavent de toute illusion,
Que tes profondeurs m'enseignent le dernier des silence.
Et quand viendra le jour de la grande union,
Que je sombre en toi, libre, comme une évidence.
Mer, je suis tien.